L'Ile-de-France, son économie, sa sociologie - J.P. Orfeuil [FR]
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- Published on Monday, 04 April 2011 17:46
- Written by Paris

1. Le poids de l’Île-de-France: de la crainte du trop plein à la perte d’attractivité
La France, un pays peu dense (110 habitants au km2) par rapport à ses voisins de la « banane bleue » (Italie, Allemagne, Belgique et Pays Bas, Angleterre) a connu pendant assez longtemps une démographie assez atone, à laquelle on a attribué les défaites initiales dans les deux premiers conflits mondiaux. Elle est devenue l’un des pays européens avec la plus forte croissance démographique. Y ont contribué : une politique nataliste forte, avec un soutien marqué aux familles nombreuses, adoptée après la seconde guerre mondiale ; l’immigration appelée par l’industrialisation du pays dans les années cinquante et soixante, et l’arrivée des Français d’Algérie en 1962, et bien sûr, comme ailleurs, l’allongement de la durée de vie. Elle conserve encore aujourd’hui une natalité assurant approximativement le renouvellement des générations, ce qui est l’exception en Europe et l’un des rares signes d’optimisme de la population française.
Au sein du pays, le poids démographique de l’Île-de-France (11,8 millions d’habitants aujourd’hui) a crû de 12 % au début du vingtième siècle à près de 19 % à la fin des 30 glorieuses. Cette petite région (12000 km2, 2 % du territoire national) est une région très densément peuplée (966 habitants au km2, et 3920 pour les 9,3 millions d’habitants de l’agglomération parisienne).
La part de l’ Île-de-France dans la population française
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1900 |
1950 |
1975 |
2007 |
|
Population française (million) |
40,7 |
41,7 |
52,7 |
61,8 |
|
Population Idf (million) |
5,0 |
7,0 |
9,8 |
11,6 |
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% |
12 % |
16 % |
18 % |
19 % |
Ce poids démographique n’a guère bougé depuis, malgré l’internationalisation des économies et la métropolisation qui font jouer un rôle croissant aux régions les plus peuplées. La croissance démographique de la région est alimentée par un solde naturel important (la population y est plus jeune en moyenne qu’en France), mais le solde migratoire entre la région capitale et le reste du pays est négatif depuis deux décennies, avec des entrées de populations surtout liées à la poursuite des études et aux premiers emplois, des sorties, nettement plus nombreuses, liées à la recherche d’un mode de vie meilleur par les jeunes couples ayant des enfants. Un sondage récent indique que 47 % des franciliens souhaiteraient déménager, une proportion inconnue dans les autres régions. Ce manque d’attractivité, sur lequel on reviendra plus loin, est un signe de « quelque chose qui ne va pas » pour les responsables politiques.
Au sein même de l’Île-de-France, les évolutions démographiques sont très différenciées. Sur une trentaine d’années, la population de Paris (un territoire très densément peuplé) est pratiquement stable. La population de la petite couronne (les 3 départements des Hauts-de -Seine, de Seine Saint Denis et du Val-de-Marne) est marquée par une croissance lente. Celle de la grande couronne (4 départements : Seine et Marne, Yvelines, Essonne, Val d’Oise) par une croissance plus rapide. Les difficultés de construction en zone centrale et le prix des logements, la réalisation de 5 villes nouvelles (situées en grande couronne), la tendance naturelle au desserrement, et le fait que les emplois de service aux ménages suivent les populations ont joué un rôle dans ces évolutions. En un demi-siècle, le poids démographique de Paris dans la région a été réduit de moitié. La part de Paris dans l’emploi total décroît également, mais à partir d’un niveau plus élevé, si bien que Paris représente encore 30 % de l’emploi francilien.
La distribution de la population et des emplois en Île-de-France
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Population (milliers) |
Population (milliers) |
Population (milliers) |
Taux de croissance annuel 1950 -2007 |
Emplois (2007) (milliers) |
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1950 |
1975 |
2007 |
|
|
|
Paris |
2787 (40 %) |
2280 |
2193 (19 %) |
-0,4 % |
1685 (30 %) |
|
Petite couronne |
2563( 37%) |
3976 |
4349 (37 %) |
+0,9 % |
2020(36 %) |
|
Grande couronne |
1606 (23 %) |
4019 |
5057 (44 %) |
+2,0 % |
1900 (34 %) |
|
Idf |
6956 |
10275 |
11599 |
+0,9 % |
5605 (100 %) |
2. L’économie de la France et de l’Île-de-France
Avec 19 % de la population française, l’Île-de-France emploie 22 % des actifs français et produit 29 % de la valeur ajoutée du pays (534 milliards d’euros en 2008, 46000 euros par habitant). Cette surproduction est pour partie due à un taux d’activité plus important (moins de retraités, plus de femmes en emploi) et pour partie due aux types d’emplois proposés (28 % de cadres contre 12 % dans le reste du pays, et à l’inverse 14 % de travailleurs manuels contre 25 % dans le reste du pays), ainsi qu’aux secteurs d’activité présents sur le territoire. L’agriculture et la transformation de produits agricoles ne représentent que 1,7 % de la valeur ajoutée, l’industrie, l’énergie et le bâtiment 13,1 %. À l’inverse, les deux premiers secteurs d’activité sont les services aux entreprises (24,4 %) et la finance et les activités immobilières (23,4 %).
Données socio-économiques de base : l’Île-de-France et la France
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Île-de-france |
France |
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PIB / habitant (€) |
45900 |
30100 |
|
PIB par actif |
96300 |
74200 |
|
Revenu brut des ménages par tête |
21900 |
18100 |
|
% ménages possédant leur logement |
48,4 % |
57,2 % |
|
Salaire annuel net 2007 |
31059 |
24062 |
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Cadre |
54175 |
47993 |
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Profession intermédiaire |
25784 |
24208 |
|
(enseignant du primaire) |
24750 |
23300 |
|
Employé |
17701 |
16717 |
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Ouvrier qualifié |
18790 |
17583 |
|
Ouvrier non qualifié |
11500 |
11300 |
|
% ménages dans l’habitat social |
22,9 % |
15,7 % |
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Temps passé dans les transports, par jour et par personne |
Environ 85 mn |
Environ 60 mn |
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Niveau des prix en Idf / France |
113 |
100 |
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Cout relatif du logement |
147 |
100 |
L’Île-de-France est bien positionnée pour la formation du capital humain et la préparation à l’économie de la connaissance. Les étudiants et la recherche publique et privée sont surreprésentés sur ce territoire, avec 27 % de la population étudiante française, 35 % de l’emploi public de recherche et 40 % de l’emploi privé.
L’Île-de-France est aussi la première région française en termes d’ouverture sur le monde. C’est la région qui compte la plus forte proportion d’étrangers, ce qui ne manque pas de poser problème quand il s’agit d’immigrés pauvres, aux références différentes de la culture dominante du pays. Ses aéroports connectent Paris à 547 villes dans 135 pays et accueillent 86 millions de passagers aériens. Le réseau TGV dessert les principales villes françaises et s’étend à l’Europe. C’est une destination de choix pour les investissements directs étrangers. C’est une des premières régions du monde pour le tourisme professionnel, avec 600 000 m2 de capacité d’expositions / salons et ce tourisme génère 40 % de l’occupation hôtelière. Au total, la région parisienne représente 45 millions de visites touristiques chaque année (dont 60 % venant de l’étranger) et 33 millions d’arrivées dans les hôtels. C’est aussi, par rapport aux autres régions françaises, celle qui est le moins anti européenne dans ses votes.
Cette situation très favorable de l’économie francilienne ne se reflète que partiellement dans le niveau de vie de sa population. Certes, le salaire net annuel moyen reflète cet effet de structure. Il est de 31059 euros en 2007, contre 24062 dans le reste de la France. En revanche, les écarts entre les salaires franciliens par type d’emploi et niveau de qualification et ceux du reste du pays sont en moyenne beaucoup plus faibles. Ces écarts ne compensent pas, sauf pour les cadres supérieurs, les différences de coût de la vie (notamment pour le prix relatif du logement) et de conditions de vie (logements plus petits, moins accessibles en propriété, moins de maisons individuelles et plus d’appartements,un temps de transport quotidien supérieur de presque 50 % à ce qu il est en province). Ces raisons participent à expliquer que depuis le début des années quatre-vingt-dix, l’Île-de-France, la région la plus productive du pays, enregistre des soldes migratoires négatifs avec le reste du pays.
Au sein de l’Île-de-France, l’écart de salaire entre un cadre et un travailleur manuel est de l’ordre de 3. L’écart entre le revenu des 10 % des ménages les plus aisés et celui des 10 % des ménages les plus modestes est de l’ordre de 4, supérieur à celui du reste du pays. Ces écarts peuvent paraître modestes par rapport à d’autres villes du monde. Leur perception est renforcée par les stratégies résidentielles des ménages les plus aisés, qui s’établissent dans un petit nombre de communes huppées, souvent à l’Ouest de Paris. À l’opposé, la fraction la plus démunie et la plus précaire de la population, aux origines souvent étrangères, réside le plus souvent dans des quartiers d’habitat social construits dans les années cinquante et soixante (les grands ensembles), dans le Nord et l’Est de Paris. Elle est pénétrée d’un sentiment d’abandon qui se traduit périodiquement par des poussées de fièvre (émeutes). Une minorité de ses membres développe des pratiques marginales, soit illicites au regard de la loi (commerce de produits illicites), soit politiquement mal acceptées par le reste de la population (communautarisme religieux). Au-delà de ces phénomènes visibles et médiatisés, qui pèsent lourd dans les représentations, la majorité de la population francilienne vit dans des communes au peuplement diversifié.
3. Les perceptions de la vie en Île-de-France aujourd’hui
La différenciation majeure entre « parisiens modernes » et « provinciaux à la traîne », historique et encore vive pendant les trente glorieuses, s’est considérablement atténuée avec le développement sur tous les plans, y compris culturel, des autres grandes villes. Elles sont devenues d’autant plus attractives qu’elles combinent des offres culturelles de bon niveau avec une qualité de vie plus marquée (meilleures conditions de logement, meilleure accessibilité de la mer ou de la montagne par exemple). Les franciliens n’ont plus le sentiment que leur territoire tire toujours plus le pays vers la modernité. À titre d’exemple, leur région n’a pas été à la pointe en matière d’innovation dans le domaine des déplacements : le tramway a été réintroduit à Grenoble et Nantes bien avant d’apparaître, et timidement, en banlieue parisienne, puis de devenir l’alpha et l’oméga des politiques de déplacements. Les vélos en libre service ont été introduits à Rennes et Lyon avant Velib à Paris. Les objets cultes des représentations sont importés de la province vers Paris. D’une certaine façon, Paris se provincialise.
La division sociale de l’espace se marque de plus en plus sur territoire francilien. Paris, dont nombre d’arrondissements, à l’Est et au Nord, étaient encore à dominante ouvrière dans les années soixante, s’est « embourgeoisé » dans tous les arrondissements, et seule l’existence d’un parc significatif de logements sociaux permet de maintenir une certaine diversité. Le phénomène s’étend progressivement aux communes de proche couronne, notamment celles qui sont desservies par le métro. À l’opposé, les grands ensembles de logement social construits en proche et en moyenne couronne se « spécialisent » de plus en plus sur les « publics difficiles », notamment immigrés ou issus de l’immigration. De plus en plus, les ménages « de classe moyenne » sont exclus des parcs privés immobiliers centraux et s’excluent d’eux-mêmes des parcs de logement social dévalorisés. Leur choix se porte sur des localisations distantes du cœur parisien, soit dans des parties encore azccessibles en petite couronne (celles qui sont assez mal desservies par les transports publics, dont le parc privé est ancien), soit en grande couronne, soit encore dans les régions voisines .
En termes plus sociologiques, les aspirations des franciliens se portent massivement sur l’amélioration de la qualité de la vie sur leur territoire. Les résidants centraux, et de plus en plus ceux des communes de petite couronne, souhaitent moins de trafic automobile au voisinage de leur habitat et aspirent au développement d’une vie plus locale. Dans les grandes périphéries, ceux des résidants qui ont conservé un travail à Paris (ils sont minoritaires) souhaitent une amélioration forte de leurs conditions de déplacements vers le centre, notamment du fait de la faible qualité de service et de la faible fiabilité des services ferroviaires. À l’échelle de l’ensemble de la région, les difficultés ressenties en matière de logement et de transport conduisent un nombre croissant de franciliens, notamment ceux qui sont engagés dans une vie de famille, à envisager de s’établir dans une ville de province à terme plus ou moins rapproché.








